Kazakhgate: les hommes de Sarkozy, l’oligarque et la valise de billets

Kazakhgate: les hommes de Sarkozy, l’oligarque et la valise de billets

08:45 01.06.2015

Nicolas Sarkozy et le président kazakh Noursoultan Nazarbaiev, après une signature de contrats à l’Elysée le 27 octobre 2010

Virements offshore, remise de cash de 5 millions d’euros dans un hôtel suisse: la justice a mis au jour des versements douteux en marge de la vente d’hélicoptères au Kazakhstan en 2011, sous la présidence Sarkozy, sur fond de soupçons de trafic d’influence. Révélations sur une affaire d’État, où l’on croise des oligarques, des hommes de l’Élysée, et des intermédiaires spécialisés dans le business avec l’Afrique.

Zurich, décembre 2011. Un homme et une femme discutent dans une chambre de l’hôtel Hyatt. Ils ne parlent pas d’amour, mais d’argent. L’homme s’appelle Patokh Chodiev, 61 ans. Oligarque kazakho-belge, il a participé aux discussions qui ont abouti à l’achat par le Kazakhstan de 2 milliards d’euros de matériels français, dont 45 hélicoptères d’Airbus Group (l’ex-EADS). Face à lui, Catherine Degoul, 55 ans. Avocate basée à Nice, elle a réussi à régler à l’amiable les poursuites pour corruption qui visaient Chodiev en Belgique. De cette opération dépendait la conclusion des contrats. Lesquels ont été signés le 27 juin 2011, dix jours après que l’oligarque a été tiré d’affaire outre-Quiévrain.

En Suisse, six mois après cet heureux dénouement, c’est l’heure des récompenses. Patokh Chodiev appelle un de ses lieutenants, puis quitte la chambre d’hôtel. Un homme apporte une valise qui contient, selon Catherine Degoul, 5 millions d’euros en espèces. L’avocate remet l’attaché-case à un autre intermédiaire, recruté pour convoyer les billets dans sa voiture.

Les policiers qui enquêtent sur le Kazakhgate ignorent, à ce stade, où a atterri l’argent. Mais cette remise de fonds, décrite par Catherine Degoul lors de sa garde à vue, est au cœur de l’information judiciaire pour « corruption d’agents publics étrangers » et « blanchiment en bande organisée » menée par les juges parisiens René Grouman et Roger Le Loire. Les magistrats soupçonnent justement que l’Élysée a, sous la présidence de Nicolas Sarkozy, orchestré un changement de la loi belge pour sauver l’oligarque Chodiev, sur fond de remises d’argent à plusieurs acteurs de l’opération, dont un ancien conseiller de Nicolas Sarkozy, Jean-François Étienne des Rosaies, et le sénateur UDI Aymeri de Montesquiou.

Tout a commencé le 6 octobre 2009 par la visite du président Sarkozy au dictateur du Kazakhstan, Noursoultan Nazarbaïev. Il signe pour 1 milliard d’euros de contrats et engage des négociations pour 2,5 milliards supplémentaires. Mais pour que cette seconde tranche se concrétise, Nazabaïev fixe une condition : il faut tirer du pétrin son ami Patokh Chodiev et ses deux associés, surnommés « le trio ». Les milliardaires sont poursuivis outre-Quiévrain dans une vilaine affaire de corruption qui risque de les conduire en prison, et qui pourrait déstabiliser leur groupe ENRC, premier opérateur minier du Kazakhstan, coté à la bourse de Londres.

À l’Élysée, le message est reçu cinq sur cinq. D’autant que Chodiev est bien connu au château. Comme l’a révélé Mediapart, il a participé à plusieurs réunions avec des conseillers de l’Élysée visant à sceller l’amitié commerciale franco-kazakhe, en mai 2009 dans sa luxueuse villa du Cap-Ferrat, sur la Côte d’Azur, ou encore en septembre lors d’un déjeuner à 11 000 euros réglé par Chodiev au très chic restaurant parisien l’Ambroisie. Son agent traitant est Damien Loras, conseiller diplomatique de Sarkozy pour l’Asie centrale. Il passera d’ailleurs par la suite des vacances sur le yacht de Chodiev.

Nicolas Sarkozy et le président kazakh Noursoultan Nazarbaiev, après une signature de contrats à l’Elysée le 27 octobre 2010 

Loras s’ouvre du problème belge de l’oligarque à Jean-François Étienne des Rosaies. Il est « chargé de mission » au Château, en charge des affaires équestres. Mais il semble surtout travailler avec Claude Guéant, le tout-puissant secrétaire général de l’Élysée.

Cet ancien préfet de la Meuse est un drôle de personnage. Ancien photographe de guerre, c’est un baroudeur proche des services secrets, qui fut conseiller au renseignement de plusieurs présidents africains et a roulé sa bosse au Moyen-Orient. Il a ainsi participé à la libération des otages français au Liban dans les années 1980 et aurait exfiltré une agente du Mossad détenue par le Hezbollah. Mais c’est aussi un entremetteur au carnet d’adresses bien garni, qui a enchaîné les postes de « chargé de mission » à la Générale des eaux, au ministère de l’intérieur (période Robert Pandraud, un proche de Charles Pasqua) ou au secrétariat général de la défense nationale.

Loras cherche un avocat pour défendre Chodiev en Belgique. Des Rosaies, toujours prêt à rendre service (c’est son métier), lui conseille Catherine Degoul. Il l’a rencontrée via un ami, feu l’avocat Jacques Vergès, qui fut, entre autres, le défenseur de plusieurs dictateurs africains. Degoul est une protégée de Vergès. Elle a notamment développé grâce à lui une activité d’avocate d’affaires sur le continent noir.

L’avocate niçoise accepte de défendre le milliardaire kazakh. L’affaire Chodiev, c’est celle de sa vie. L’enjeu est énorme, les honoraires alléchants. Et puis, comme elle l’a dit aux enquêteurs, elle travaille « pour la France », mandatée directement par l’Élysée pour gonfler la balance commerciale tricolore.

Pour accomplir sa mission, elle embauche plusieurs avocats belges, dont un atout maître : l’homme politique libéral Armand de Decker, qui vient de quitter la vice-présidence du Sénat belge pour enfiler la robe. L’équipe réussit un exploit : grâce à une modification de la loi belge, votée dans des conditions controversées, Chodiev peut conclure une transaction pénale, en échange d’une amende de 23 millions d’euros.

De Decker a-t-il usé de son influence pour faire voter ce nouveau dispositif ? C’est ce qu’écrit Des Rosaies dans une note estampillée « très confidentiel » adressée le 28 juin 2011 à Claude Guéant, devenu ministre de l’intérieur. Le conseiller équestre s’y décrit comme le « coordonnateur » de l’opération belge, ajoutant que le soutien de De Decker a été « déterminant » pour faire voter la loi.

Ce document est un « faux réalisé en accolant un texte fantaisiste au-dessus la signature de Des Rosaies », assure son avocat, Pierre Kopp. Peut-être, mais les enquêteurs, qui ont saisi sa messagerie électronique, ont retrouvé plusieurs mails où Des Rosaies tient à peu de choses près le même langage à Guéant. Ce qui démontre au passage que le bras droit de Sarkozy suivait l’affaire de très près. Interrogé par France Info, l’intéressé a reconnu que le nom de Catherine Degoul a été « suggéré » à Chodiev par l’Élysée, mais il a nié toute opération d’influence : « Jamais le président Sarkozy ni quiconque à l’Élysée n’a demandé quoi que ce soit à la Belgique. »

De son côté, Armand de Decker a démenti être intervenu pour faire changer la loi. L’avocat de Catherine Degoul, Joël Blumenkranz, estime lui aussi que « cela ne tient pas debout » : « La nouvelle loi ne devait pas s’appliquer à l’ensemble des charges reprochées à Monsieur Chodiev. Mais ma cliente a trouvé dans le texte une disposition qui lui a permis d’obtenir tout de même une transaction. C’était juste un très bon travail d’avocat. »

Chodiev est tiré d’affaire le 17 juin 2011. Dans la foulée, plusieurs contrats, dont celui des hélicoptères, sont finalisés à Paris entre le premier ministre François Fillon et son homologue kazakh. Pourtant, Pathokh Chodiev rechigne à payer Catherine Degoul. Après plusieurs relances via les conseillers élyséens Jean-François Étienne des Rosaies et Damien Loras, l’oligarque finit par lui verser, à l’automne 2011, la bagatelle de 7,5 millions d’euros d’honoraires. L’avocate en a rétrocédé une bonne partie à ses confrères belges – dont plusieurs centaines de milliers d’euros pour Armand de Decker.

Le fait que l’Élysée se démène pour sauver un corrompu présumé afin de signer des contrats n’est pas très glorieux. Mais cela reste un problème éthique, qui aurait dû rester caché derrière le voile de la raison d’État. Mais le 4 avril 2012, Tracfin, l’office antiblanchiment de Bercy, signale à la justice un versement suspect de 306 000 euros sur le compte de Des Rosaies, émanant d’un ingénieur belge à la retraite de 71 ans, Guy Vanden Berghe. Coïncidence : son avocate est une certaine Catherine Degoul. Une enquête est ouverte.

Le bras droit de Paul Barril en porteur de valises

En septembre 2014, les policiers de l’Office central pour la répression de la grande délinquance financière (OCRGDF) perquisitionnent chez Des Rosaies et au cabinet de Degoul (1). Lors de sa garde à vue, puis de son audition par les juges d’instruction, l’avocate se met à table. Elle raconte qu’avant même que l’affaire belge ait abouti, Jean-François Étienne des Rosaies et un sénateur UDI, Aymeri de Montesquiou, auraient réclamé de l’argent à Patokh Chodiev pour leurs bons et loyaux services dans le dossier. Elle ajoute que le chargé de mission de Sarkozy aurait même menacé le milliardaire kazakh lors d’une rencontre dans un hôtel à Bruxelles.

Ce serait dans ce contexte que Des Rosaies lui a demandé, à l’automne 2011, de l’argent pour acheter une maison en Normandie. Catherine Degoul fait appel à l’un de ses clients, Guy Vanden Berghe, un homme d’affaires belge très actif en Afrique, et proche de l’ancien président ivoirien Laurent Gbagbo. L’avocate a créé pour son compte plusieurs sociétés à l’île de Man, un paradis fiscal situé entre l’Irlande et la Grande-Bretagne.

Vanden Berghe accorde un prêt de 306 000 euros à Des Rosaies, versé depuis un compte en Suisse détenu par Antigone Holdings, une société immatriculée aux îles Vierges britanniques. Le Belge signe le contrat de prêt, mais pas Des Rosaies. Lequel aurait refusé de rembourser. C’est Degoul qui l’a fait à sa place, en virant 306 000 euros à Vanden Berghe. À partir de ce moment-là, le prêt « est devenu une commission », a indiqué Degoul aux enquêteurs.

Des Rosaies a reçu deux autres virements d’Antigone, pour 421 000 puis 90 000 euros (soit 800 000 euros au total). Pour quelle raison ? « C’est la commission de Monsieur Des Rosaies dans le cadre du dossier du trio [Patokh Chodiev et ses associés — ndlr] », a répondu Catherine Degoul sur procès-verbal. À son cabinet, les enquêteurs ont d’ailleurs trouvé un second contrat de prêt de 90 000 euros, non daté et non signé, probablement destiné à rendre présentable le dernier virement.

L’avocat de Des Rosaies, Me Kopp, dément formellement toute irrégularité. Selon lui, les 306 000 euros correspondent bien à un « prêt personnel », et les 421 000 euros à « son activité de consultant au cours des années 2010 et 2011 », ce qu’attestent selon lui les bordereaux de virements. Il ajoute que son client n’a eu aucune volonté de dissimulation, car les « sommes ont été versées sur son compte en banque parisien ».

Aymeri de Montesquiou, sénateur UDI du Gers. Son immunité parlementaire a été levée à la demande des juges. 

Guy Vanden Berghe a arrosé un autre acteur du dossier : le sénateur UDI Aymeri de Montesquiou-Fezensac d’Artagnan. Descendant du célèbre capitaine gascon, c’est surtout un très proche du pouvoir kazakh qui a su se rendre incontournable pour faire du business dans le pays. À tel point que Sarkozy l’a nommé en 2009 comme son représentant spécial en Asie centrale, afin de « promouvoir nos intérêts industriels et commerciaux ». Il a d’ailleurs été mêlé au fameux contrat des hélicoptères vendus au Kazakhstan. « Mon rôle consistait seulement à créer des ouvertures politiques », a-t-il déclaré en octobre 2014, juste après avoir été perquisitionné.

Vanden Berghe lui a pourtant versé 199 000 euros, toujours via le compte suisse d’Antigone. Officiellement, le sénateur lui aurait vendu des bouteilles de vin et des manuscrits de valeur. Il a assuré à Sud-Ouest que cela n’avait rien à voir avec les hélicoptères, et qu’il n’a jamais demandé d’argent à Chodiev. Mais les juges soupçonnent une transaction fictive, d’autant plus que Vanden Berghe a affirmé ne pas connaître le sénateur. Les magistrats ont demandé (et obtenu) la levée de son immunité parlementaire le 18 mars dernier. Le sénateur n’a pas encore été entendu.

Reste la dernière bombe, lâchée par Catherine Degoul lors de sa garde à vue : la remise en espèces de 5 millions d’euros par Patokh Chodiev à Zurich. Selon l’avocate, c’est Jean-François Étienne des Rosaies qui a organisé l’opération. Un homme est chargé de convoyer la valise : Éric Lambert, bras droit et gérant des sociétés de sécurité du capitaine Paul Barril, ancien de la cellule antiterroriste sous Mitterrand reconverti dans la barbouzerie françafricaine. Degoul connaît bien Lambert : elle est l’avocate de son patron, visé par une enquête pour « complicité de génocide » pour avoir aidé le régime génocidaire rwandais.

En décembre 2011, Degoul se retrouve donc dans la chambre louée par Chodiev à l’hôtel Hyatt. Elle a raconté aux juges avoir passé un coup de fil à Des Rosaies en présence de l’oligarque, suite à un malentendu sur le montant. « Le préfet [Des Rosaies] m’avait dit, il y a un code, il [Chodiev] doit vous dire le chiffre 5. […] C’est parce qu’il m’a dit 2 que j’ai appelé le préfet. » Une fois ce problème réglé, Chodiev commande les fonds et quitte la pièce. L’un de ses hommes apporte la valise de billets, que Degoul remet à Éric Lambert, qui l’a rejointe dans la chambre.

À partir de là, les versions divergent. Le porteur de valise a indiqué aux juges qu’il a convoyé l’argent en voiture à Nice, au cabinet de Catherine Degoul. L’intéressée nie formellement. Elle assure qu’elle ne sait pas où Lambert a emporté l’argent, même si elle soupçonne qu’il a été remis à l’ex-conseiller de Sarkozy. « Jean-François Étienne des Rosaies n’est ni l’ordonnateur ni le destinataire de fonds en cash circulant entre la France et la Suisse. Ces faits ne lui sont pas reprochés et le principal témoin de cet épisode dégage la responsabilité de mon client qu’il n’a jamais rencontré », réplique son avocat, Me Kopp.

Pour ajouter à l’ambiance, l’avocate, désormais en conflit avec l’ancien préfet, a raconté aux enquêteurs avoir été menacée. Elle aurait été suivie dans la rue, sa boîte aux lettres fracturée, sans oublier des coups de fils et une lettre de menace reçue à son domicile. Son avocat, Me Blumenkranz, assure qu’ « elle s’est trouvée malgré elle concernée, mais pas impliquée, dans des flux d’argent en virements et en espèces, qui, s’ils sont frauduleux, pourraient correspondre à des commissions sur des marchés qui ont été signés avec le Kazakhstan ».

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