Patokh Chodiev a-t-il été dupé par ses conseillers?

22:46 03.05.2017

Et si, avant d’être l’affaire de Patokh Chodiev, le Kazakhgate était surtout celle d’un inextricable réseau d’intermédiaires, davantage intéressés par l’argent du businessman d’origine kazakhe que par la défense de ses intérêts ?

Une série de documents et de témoignages mettent, en effet, en cause un grand nombre d’acteurs gravitant moins autour de Patokh Chodiev que des intérêts liés à sa personne, sans que lui-même n’en soupçonne la teneur. Avocats, hommes politiques belges et français, conseillers de l’Elysée et même un ministre français… : tous semblent avoir oeuvré dans le dos de Chodiev, outrepassant sans cesse le mandat qu’il a donné à son avocate.

Harcèlement judiciaire, hélicoptères et locomotives : retour sur la genèse du Kazakhgate

Revenons-en aux origines de toute l’affaire. A la suite de la nébuleuse affaire Tractebel, du nom de cette société d’ingénierie belge qui s’était, entre 1997 et 1999, rapproché de Patokh Chodiev afin de faciliter son implantation au Kazakhstan, Chodiev et ses deux acolytes – le fameux « trio » – sont sous le coup d’accusations de blanchiment d’argent. Présomptions que rien ne vient étayer, mais qui les empêchent de continuer leurs affaires en Belgique.

Traversons maintenant la frontière française. Nous sommes en 2009, Nicolas Sarkozy est à l’Elysée depuis deux ans, la France vit sous le règne de « l’hyper-président ». Pas peu fier de ses talents de négociateur, le président français se vante alors auprès de qui veut bien l’entendre d’avoir réussi un gros coup commercial, apportant un peu de lustre à une présidence déjà en difficulté : le 6 octobre 2009, Nicolas Sarkozy signe une transaction d’un milliard d’euros avec le Kazakhstan. Et ne compte pas s’arrêter en si bon chemin : il annonce dans la foulée que les négociations sont ouvertes pour la vente au pays d’Asie centrale de 45 hélicoptères et 295 locomotives. Montant du deal : 2,5 milliards d’euros.

Sur le point de signer, le président Nazarbaïev aurait alors imposé une condition à son homologue français : sortir Chodiev et ses associés des griffes de la justice belge. Justice belge notoirement incompétente, qui impose depuis 2011 à son ami Patokh l’équivalent du supplice chinois de la goutte d’eau. L’affaire traîne en longueur, c’est peu dire, mais n’aboutit à aucune conclusion. En attendant, le trio kazakh tourne en rond, incapable de mener ses affaires comme il l’entend.

Quoi qu’il en soit, rien ne démontre que Nazarbaïev ait demandé une telle faveur à Sarkozy. Surtout, aucun élément ne confirme que Patokh Chodiev ait été d’une quelconque manière informé d’un tel deal, conclu au plus haut sommet de deux Etats.

S’il ne sait rien des arrangements éventuellement passés en sa faveur par les présidents français et kazakh, en revanche Patokh Chodiev connaît très bien un certain Damien Loras. Conseiller diplomatique de l’Elysée, notamment en charge des relations entre la présidence et le Kazakhstan, Loras n’est, du point de vue de Chodiev, qu’un bon ami.

C’est ce même Damien Loras qui suggère le nom d’une avocate à un Patokh Chodiev au bout du rouleau, lassé d’avoir, avec ses amis du « trio », dépensé des millions d’euros en frais d’avocats afin de les aider – sans succès – à mettre un terme aux interminables investigations de la justice belge à leur encontre. Ce nom, c’est Catherine Degoul.

Il faut sauver le soldat Chodiev

Avocate officiant sur la Côte d’Azur, Catherine Degoul réussi à convaincre Patokh Chodiev. Oui, elle réussira là où ses confrères ont systématiquement échoué. Oui, elle fera en sorte que son client retrouve une vie normale.

Séduit et, sans doute, acculé, Chodiev l’engage. Qu’a-t-il à perdre, se demande-t-il sans doute ? En toute bonne foi, il confie alors à sa nouvelle avocate la mission d’entreprendre toutes les actions qu’elle jugera appropriées afin de l’aider à desserrer l’étreinte dans laquelle lui-même et ses amis kazakhs sont enserrés depuis si longtemps.

Degoul se met rapidement au travail ; mais elle ne s’y met pas seule. Ressentant certainement le besoin de parfaire sa connaissance des arcanes belges, elle s’entoure d’avocats maîtrisant mieux qu’elle ne le fait les rouages de la justice d’outre-Quiévrain. Au premier rang desquels, un certain… Armand De Decker. Mais si l’avocate niçoise recrute l’ancien président du Sénat belge, elle se garde bien d’en aviser son client. Patokh Chodiev n’apprendra l’implication de De Decker qu’en parcourant la presse… en 2016.

Le recrutement d’Armand De Decker n’est pas le seul aspect du travail de Degoul qui a échappé, et pour cause, à Chodiev. Plusieurs correspondances internes à l’exécutif français, que la justice s’est procurées, indiquent en effet que Catherine Degoul aurait, dans le même temps, été chargée de « veiller sur les intérêts de la France ». C’est-à-dire de faire en sorte que la justice belge abandonne les poursuites à l’égard de Chodiev, et ce afin de favoriser la vente des avions et locomotives proposées par la France au Kazakstan.

Une mission qui déborde largement du cadre de celle que lui a confié son client. Ce dernier, évidemment, ignore tout des tractations qui ont lieu dans son dos. En quelque sorte, Patokh Chodiev ressemble au personnage principal du film Il faut sauver le soldat Ryan, continuant de lutter sur le champ de bataille tout en ignorant que de nombreux soldats luttent, eux, pour le sauver et le ramener sain et sauf au pays. Et en effet, à l’Elysée, une ribambelle de conseillers s’affairent, parmi lesquels Damien Loras, Jean-François Etienne des Rosaies ou, du côté du Sénat français, Aymeri de Montesqiou. Sans parler de De Decker qui, en audition judiciaire, a prétendu lui aussi représenter les intérêts de l’Elysée.

La rançon de la gloire, au sens premier du terme

Entretemps, la Belgique adopte la loi de transaction pénale (le 31 mars 2011). Patokh Chodiev est, on le sait, l’un des premiers bénéficiaires de cette innovation législative. Enfin, il va pouvoir tourner la page de nombreuses années de harcèlement judiciaire, et redevenir un citoyen comme un autre.

Même si les avocats gravitant autour de Patokh Chodiev n’étaient pas en mesure, à eux-seuls, d’influencer de quelque manière que ce soit le processus législatif belge, ils tirent la couverture à eux : leur client est tiré d’affaire ? Même s’ils n’y sont pour rien, les avocats voient dans l’heureux dénouement un moyen de soutirer encore davantage d’argent à Patokh Chodiev. Tentant le tout pour le tout, Catherine Degoul lui présente donc une note de frais outrageusement gonflée. Refus sec de Chodiev, à qui on ne la fait pas – en Asie centrale, on ne réussit pas dans les affaires en cédant à la première extravagance venue.

Dépitée, Catherine Degoul ne s’en montre pas moins coriace. S’en suis un véritable jeu de téléphone arabe. Le 4 avril 2012, l’avocate adresse un mail à Armand De Decker : lui-même, induit-elle sans doute, ne sera pas payé pour ses « services » si Patokh Chodiev ne consent pas à régler la douloureuse. Alerté, De Decker décroche son téléphone et joint le ministre français de l’Intérieur de l’époque, Claude Guéant, afin qu’il intervienne pour débloquer le problème. Ministre qui se fend alors d’une note à Damien Loras. Ce dernier, comme on le sait proche de Patokh Chodiev, aura alors certainement eu à cœur de convaincre son ami. Après tout, c’est ce même Loras qui lui a personnellement recommandé les services de Catherine Degoul. Chodiev finit par céder, sans manquer d’obtenir une réduction sur le tarif exorbitant exigé par son avocate.

Satisfaite, Catherine Degoul arrose. A commencer par Armand De Decker, auquel elle verse la bagatelle de 734 346 euros. Mais si De Decker a bien reçu une partie de l’argent versé par Chodiev, il l’a donc reçue de manière tout à fait indirecte.

Le sénateur de Montesquiou qui, selon Degoul, aurait exigé de recevoir sa part du gâteau pour son rôle supposé « dans le dossier Chodiev » — et qui ira jusqu’à harceler ce dernier pour obtenir des espèces de sa part – ne sera pas oublié par l’avocate. Il aurait touché d’elle près de 200 000 euros. Son acolyte Etienne des Rosaies aurait lui aussi reçu sa part du butin.

Finalement, tout ce petit monde se réparti un pactole obtenu de bien étrange manière : Degoul et ses compères n’ont cessé d’outrepasser le mandat qui avait été confié par Chodiev à son avocate. Et, une fois le businessman kazakh tiré d’affaire par la grâce d’une transaction pénale à laquelle ils n’ont en rien contribué, ils ont, directement ou par voies détournées, exigé de Chodiev la rançon d’une gloire bien peu méritée.

Note de l’auteur : Je tiens à souligner la satisfaction qui a été la mienne quand j’ai constaté, la semaine dernière, que ce blog avait fait l’objet de commentaires dans la presse belge. Ma volonté de mettre à jour le traitement partial de la situation et les fake news générées à longueur de colonnes par la presse belge semble en déranger certains, compromettre leurs intérêts politiques. Je n’avais pas d’autre choix, tant il est scandaleux de voir la commission d’enquête parlementaire faire fuiter des informations sensibles auprès des médias, médias qui se sont caractérisés depuis l’ouverture de cette commission par un traitement à charge de l’information, sans souci d’impartialité et au mépris le plus total de principes fondamentaux, au premier rang desquels la présomption d’innocence de celui qu’ils ont choisi comme bouc émissaire : Patokh Chodiev. Au lieu de quoi, la Belgique continue de mettre en évidence les failles, pour ne pas dire l’incompétence, de ses différents pouvoirs, politique, judiciaire et médiatique, voire législatif. Aussi longtemps que l’Etat belge continuera de laver son linge sale en public, nous l’étudierons scrupuleusement, le commenterons et révèlerons les inconséquences de ce qui fût jadis une grande Nation. JD

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